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«J’ai voulu me tuer pour que tout s’arrête»

11 mars 2018

Des humiliations, des coups de pied dans les côtes et des menaces. Le calvaire qu’a vécu Sophie Thibeault-Malouin, une autiste de 14 ans prise pour cible depuis des mois par un groupe d’élèves de son école secondaire, l’a poussée à vouloir mettre fin à ses jours cet hiver. L’adolescente a livré son témoignage au «Journal de Montréal» pour faire comprendre aux enfants et à leurs parents les conséquences dramatiques de l’intimidation.

«Je me suis dit, s’ils ne sont pas capables de ne plus m’intimider, ce serait mieux que ce soit moi qui le fasse, alors j’ai voulu me tuer pour que tout s’arrête.»

C’est ainsi, la gorge et les poings serrés, que Sophie Thibeault-Malouin décrit les pensées qui l’habitaient ce soir de décembre dernier, où elle s’est enfermée avec un couteau de cuisine dans le placard de sa chambre d’enfant, avant que sa mère ne vienne l’empêcher de commettre le pire.

Depuis six mois, cette adolescente est devenue le souffre-douleur de trois élèves de son école secondaire, l’établissement Calixa-Lavallée, situé dans Montréal-Nord.

«Ils me poussent dans les escaliers et ils m’insultent, raconte-t-elle. Ils me disent que je suis poche, que je suis nulle, que je suis grosse.»

Son apparence physique et son autisme, qui la rend particulièrement nerveuse face aux imprévus, ne sont pas les seules raisons qui font de Sophie la cible favorite de ces enfants.

Le manque de moyens de ses parents est aussi un sujet de moquerie.

«À l’école, beaucoup d’élèves portent du Nike ou du Adidas. Moi, je suis la fille avec des souliers pas de marque, explique-t-elle. On me dit que mes parents sont pauvres.»

Des remarques à l’effet ravageur.

«Depuis que tout ça a commencé, elle n’est plus la même, confie sa mère, Valérie Thibeault-Malouin. Elle adorait l’école, et maintenant elle ne veut plus y mettre les pieds.»

Crise

En décembre dernier, une nouvelle humiliation lors d’une soirée pour les jeunes tenue par un organisme communautaire du quartier à laquelle participaient ses intimidateurs a poussé en pleine crise Sophie Thibeault-Malouin, déjà fragilisée.

«Je tapais dans une pinata et ils m’ont traitée de sauvage, se rappelle la jeune fille. Quand je me suis baissée pour ramasser les bonbons, une fille en a profité pour me donner des coups de pieds dans les côtes.»

À bout de nerfs, l’adolescente a alors quitté les lieux en courant sans même enfiler ses chaussures, suivie par sa mère qui l’a ramenée au domicile familial.

«Elle était en crise, elle se cognait contre les murs, affirme Valérie Thibeault-Malouin. Je l’ai laissée trente secondes pour coucher sa petite sœur, et c’est là qu’elle a pris un couteau dans la cuisine.»

Enfermée dans le garde-robe de sa chambre pendant de longues minutes, Sophie dit avoir voulu en finir. Il aura fallu l’intervention de sa mère et d’un membre de l’organisme Suicide Action pour qu’elle renonce finalement à passer à l’acte.

Menaces

Au CLSC de Montréal-Nord auquel sa mère l’a conduite le lendemain, on lui a prescrit des antidépresseurs et imposé un mois de convalescence à domicile.

«Elle était terrorisée, elle ne voulait plus sortir nulle part ni parler à personne», commente Valérie Thibeault-Malouin.

À cette période, l’adolescente, traumatisée, croyait voir ses intimidateurs partout.

«J’ai été obligée de mettre des sacs-poubelle sur les fenêtres pour la rassurer, car elle avait l’impression de voir leurs ombres», se souvient la mère.

Les craintes de Sophie ne sont pas infondées puisque, même hors de l’école, l’intimidation continue.

«Une des filles, chaque jour elle s’ouvrait des nouveaux comptes sur Facebook et venait me parler, raconte-t-elle. Elle a dit que si je revenais à l’école, elle allait me casser les deux jambes et que je ne pourrais plus marcher.»

Valérie Thibeault-Malouin, qui avait déjà alerté l’établissement, a alors décidé de porter plainte à la police et d’insister auprès de l’école Calixa-Lavallée, qu’elle affirme avoir alertée de la situation à plusieurs reprises depuis septembre.

«Ils ne m’ont pas prise au sérieux, estime-t-elle. Je ne comprends pas qu’il n’y ait pas eu de sanctions contre ces élèves-là.»

Pacte

Au retour de sa fille dans l’établissement, début janvier, la direction aurait finalement fait signer un pacte à Sophie et aux élèves qui l’intimidaient, ordonnant à chacun de ne plus s’approcher de l’autre.

La mesure aurait permis une amélioration, mais la jeune fille, dont les résultats scolaires ont chuté depuis son mois d’absence, reste marquée par ce qu’elle a subi.

«Il y a des bons et des mauvais jours, résume sa mère. L’autre matin, Sophie a aperçu [les intimidateurs] dans le bus depuis le trottoir et elle ne voulait plus aller à l’école après ça.»

Submergée par l’émotion, la jeune fille a éclaté en sanglots au milieu de notre entrevue, mais a tout de même tenu à livrer son témoignage.

«J’ai l’espoir qu’il n’y ait plus personne qui se fasse intimider, a-t-elle déclaré en rassemblant son courage. J’aimerais que les gens comprennent ce qu’on ressent quand on vit ça. Si tu vois de l’intimidation, il faut en parler, car il y a des personnes qui peuvent se tuer à cause de ça.»

Contacté par «Le Journal», le directeur de l’école secondaire Calixa-Lavallée a indiqué ne pas pouvoir commenter le cas particulier de Sophie Thibeault-Malouin.

Il indique cependant que son établissement est très attentif aux cas d’intimidation et applique une procédure précise, en plus de travailler en collaboration avec le CLSC de Montréal-Nord et le SPVM.Le monde de Sophie

Diagnostiquée TDAH et autiste modérée

Vit avec ses 2 sœurs et sa mère dans un petit appartement de Montréal-Nord

Passionnée de théâtre d’improvisation : «J’adore l’impro, car quand tu joues, tu peux devenir un bébé, un vieillard ou un patron. Cela m’aide à sortir des moments difficiles.»

Les mots qu’elle a entendus

«Tu ne peux même pas courir»

«Idiote, grosse, nulle»

«Tes parents sont pauvres»

Ce qu’elle a vécu

Frappée par terre

Poussée dans les escaliers

Jetée hors du bus par d’autres élèves

L’intimidation au secondaire vue par les élèves québécois

36 % disent avoir été victimes de violences à l’école ou sur le chemin de l’école

56 % des élèves ayant une faible estime d’eux-mêmes disent avoir été victimes de violences à l’école ou sur le chemin de l’école, ou de cyberintimidation

39 % déclarent ne pas forcément intervenir s’ils voient un élève victime de violences

Sources : Institut de la statistique du Québec (2010-2011) et Chaire de recherche sécurité et violence en milieu éducatif de l’Université Laval (2014)

http://www.tvanouvelles.ca/2018/03/11/jai-voulu-me-tuer-pour-que-tout-sarrete-1

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